Dans notre précédent article, nous avons démontré comment les critères techniques et scientifiques de la certification RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) — notamment le triptyque zéro déforestation, la protection des tourbières et le respect des droits fonciers (CLIP) — s’imposent désormais comme le cadre incontournable pour réguler l’expansion oléicole en Afrique.
Cependant, l’application de ces standards mondiaux ne se fait pas dans un vide structurel. Pour comprendre comment ces exigences théoriques se heurtent et s’adaptent aux réalités du terrain, il convient d’analyser le cas emblématique du Cameroun. Deuxième producteur de la zone CEMAC, le pays incarne parfaitement ce paradoxe africain : un écosystème forestier unique à préserver au sein du bassin du Congo, face à une filière nationale fragmentée qui cherche à moderniser sa production.
I. Le paysage oléicole camerounais
– Le pôle des agro-industries structurées
Ce secteur comprend les grands exploitants industriels, qu’ils soient étatiques, privés ou à capitaux mixtes (Socapalm, CDC, Pamol, Safacam). Ces structures exploitent des concessions foncières de plusieurs milliers d’hectares. Elles possèdent leurs propres huileries industrielles et disposent des départements techniques nécessaires pour engager des démarches de certification à grande échelle.
– Le tissu dense des petits planteurs (« Smallholders »)
À l’opposé, des milliers de petits producteurs indépendants ou villageois gèrent des parcelles de taille réduite, souvent inférieures à 5 hectares. Ensemble, ces exploitants familiaux représentent plus de la moitié des surfaces totales cultivées en palmiers à huile au Cameroun. Ils approvisionnent soit les usines des grands complexes industriels, soit un réseau très dense de pressoirs artisanaux locaux (les « presses de quartier »).
– Le défi de l’asymétrie technique et structurelle
Ce modèle dual crée un véritable fossé opérationnel pour la mise en œuvre de la RSPO. Alors que les grandes entreprises possèdent la capacité financière et administrative d’absorber les coûts des audits internationaux, les petits planteurs font face à des barrières majeures. Il s’agit de l’absence de titres fonciers officiels, du manque de données géospatiales pour la cartographie des parcelles. Enfin, les difficultés d’accès aux intrants agricoles homologués. Cette précarité structurelle expose la filière camerounaise à un risque majeur d’exclusion des petits producteurs si les critères de certification ne s’adaptent pas aux réalités locales.
Cette profonde fracture structurelle entre géants industriels et exploitations familiales dessine un paysage agricole à deux vitesses. C’est précisément dans cette configuration complexe que les grands opérateurs du pays tentent de jouer le rôle de locomotives, ouvrant la voie aux premières certifications sur le territoire national.
II- Les pionniers de la RSPO au Cameroun
– La Safacam, pionnière historique
Située à Dizangué (Sanaga-Maritime), la Safacam est entrée dans l’histoire en devenant la toute première agro-industrie à décrocher la certification RSPO au Cameroun. Cette distinction a marqué un tournant, prouvant qu’une structure locale pouvait aligner ses processus industriels sur les exigences de durabilité mondiales[1,2].
– La Socapalm et la généralisation industrielle
Plus grand producteur de brut du pays (représentant plus de 40 % de l’offre nationale), la Socapalm a suivi une dynamique similaire. L’entreprise a progressivement engagé ses différents sites (comme Mbongo ou Mbambou) dans des audits rigoureux. Ces efforts ont abouti à l’obtention de certifications RSPO pour ses huileries industrielles, validant ses systèmes de gestion agricole. [3, 4,5]
– Le cas complexe de la CDC
La Cameroon Development Corporation (CDC), géant public du secteur, fait face à une réalité différente. Freinée par des contraintes financières et des crises sécuritaires régionales (notamment dans la zone anglophone), la CDC peine à moderniser ses infrastructures pour franchir le cap des audits RSPO. Sa situation met en lumière le fossé qui sépare les entreprises soutenues par des holdings privées des structures publiques aux ressources limitées. [6]
– Un consensus social encore fragile
Si ces certifications valident des avancées techniques (HSE, gestion des déchets, rejets d’effluents), elles font l’objet d’une contestation persistante sur le terrain. Des organisations communautaires locales, regroupées au sein de réseaux comme la Synaparcam, dénoncent régulièrement ces attributions. Les riverains estiment souvent que les audits minimisent le passif foncier historique et les conflits de cohabitation, prouvant que le volet “social” de la RSPO reste le paramètre le plus difficile à consolider en zone tropicale.[7]
Bien que ces leaders industriels tracent la voie technique de la durabilité, leurs réussites opérationnelles se heurtent à un enjeu géographique bien plus vaste. La mise en conformité de ces plantations isolées ne peut en effet s’abstraire d’une urgence environnementale majeure : la protection globale du couvert forestier camerounais, véritable poumon vert de la sous-région.
L’impératif de l’expertise
III- Le défi crucial de la déforestation dans le bassin du Congo
– La sanctuarisation des zones à Haute Valeur de Conservation (HVC)
Le territoire national compte de nombreux parcs nationaux et réserves (comme le parc national de Korup ou la forêt d’Ebo). La RSPO impose aux producteurs de cartographier scientifiquement les zones périphériques de leurs concessions pour s’assurer qu’aucune extension ne grignote ces réservoirs critiques de biodiversité, qui abritent des espèces menacées telles que les gorilles et les chimpanzés.
– Le chevauchement et les lacunes du code forestier national
Sur le terrain, l’harmonisation entre les standards de la RSPO et la législation camerounaise reste laborieuse. Les plans d’affectation des terres de l’État (zonage) entrent parfois en contradiction avec le principe de “Zéro Déforestation” de la norme internationale. Par exemple, des forêts dégradées mais riches en biodiversité peuvent être légalement classées par les autorités comme “zones de développement agricole”, alors que leur conversion est formellement interdite par le référentiel RSPO[8] .
– La pression des marchés de subsistance
Contrairement à l’huile certifiée destinée aux industries cosmétiques et agroalimentaires de premier plan, une grande partie du brut produit localement alimente le marché informel de la sous-région CEMAC. Pour ces marchés de consommation courante, la traçabilité environnementale reste secondaire face au prix du litre, ce qui affaiblit l’incitation économique à protéger les forêts au-delà des obligations légales strictes.
En somme, l’analyse du paysage camerounais démontre que si les leaders industriels ouvrent la voie à la certification RSPO, la généralisation de la durabilité se heurte à un tissu agricole fragmenté et à d’immenses défis environnementaux au cœur du bassin du Congo. Cette transition ne pourra pas se limiter à de simples déclarations d’intention politiques : elle exige de lever des barrières structurelles profondes. C’est pourquoi il est fondamental d’examiner désormais les obstacles scientifiques, financiers et techniques précis qui freinent l’adoption de cette norme internationale au Cameroun, notamment pour la majorité des petits producteurs.
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Lire aussi: La certification RSPO en Afrique: Filière du Palmier à huile
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